Depuis que les réseaux sociaux sont devenus le premier salon  où l’on cause, on a fini par s’habituer à ces polémiques qui démarrent à la vitesse d’un micro-processeur de dernière génération, contaminent en quelques millisecondes la twittosphère, accumulent les « j’aime » sur Facebook, donnent du grain à moudre aux télés d’information en  continu en panne d’informations et d’idées, aux radios soucieuses de ne pas prendre une minute de retard… pour trouver un écho dans la presse écrite, qui a brade trop souvent ses exigences professionnelles pour mieux répondre à l’appel du temps réel. Mais la lutte à mort qui se déroule depuis quelques jours laisse pantois.

Les protagonistes sont chaque jour plus nombreux. L’affaire au départ n’aurait pu concerner que Tariq Ramadan et les femmes qui s’affirment victimes de ses exactions sexuelles, elle aurait pu et dû être tranchée par les tribunaux. Même si l’on sait qu’en la matière, la charge de la preuve incombant à la victime, il n’est jamais simple pour une femme d’obtenir justice. D’où l’initiative de la dénonciation publique sur les réseaux sociaux, qui est certes compréhensible compte tenu de l’impunité dont bénéficient trop souvent les auteurs de harcèlement et violences sexuelles, mais qui est aussi extrêmement dangereuse puisqu’elle ouvre la porte à toutes les manipulations. Et qui débouche en tout cas pour l’heure sur une polémique d’une violence inouïe.

Evidemment, la mise en cause pour violences sexuelles de Tariq Ramadan, un homme devenu la référence de l’islam européen, son principal prédicateur, était une aubaine pour tous ceux qui tentent depuis plusieurs années de démontrer que sous ses atours d’intellectuel musulman éclairé, il est tout aussi dangereux pour les libertés que les pires des intégristes dont il prétend se démarquer. Il n’en est pas à sa première polémique, on a dénoncé son supposé antisémitisme, son mépris des femmes, son soutien aux salafistes… lui s’est toujours défendu de toutes ces accusations, de façon assez convaincante puisqu’il a pu bénéficier du soutien de personnalités comme Benoit Hamon, ou Edwy Plenel, le directeur de Mediapart. C’est autour de ce dernier qu’a pris la mayonnaise infernale.

Premier acte, Charlie, qui évidemment ne peut que se réjouir de la mise en cause de Tariq Ramadan, le met en Une dans un dessin établissant un parallèle entre l’appétit sexuel supposé de l’intellectuel musulman et les principes de la religion dont il veut être le porte-drapeau (le sixième pilier de l’Islam…). Moyennement drôle, pas très respectueux de la présomption d’innocence, mais la provocation et l’outrance sont l’ADN de Charlie. Et Tariq Ramadan n’en est pas la première victime. Ni la dernière. Car la Une suivante est pour Edwy Plenel, le patron de Mediapart qui a plusieurs reprises a semblé soutenir Tariq Ramadan. Sur la Une, moyennement drôle elle-aussi, ses moustaches lui servent à se boucher yeux et oreilles et bouche, pour ne pas voir ni entendre, et ainsi ne pas avoir à rendre compte des turpitudes présumées de l’intellectuel Musulman. Evidemment, le procès est injuste. Rien ne démontre que Mediapart ait caché quoi que ce soit à propos de Tariq Ramadan. Mais là encore, Charlie bénéficie de la jurisprudence sur le droit à la caricature.

Edwy Plenel aurait pu en rester là, et traiter l’attaque par le mépris. Mais non. Et c’est là que les choses s’aggravent. Interrogé, il répond que « cette une fait partie d’une campagne générale de guerre aux musulmans ». Là, on est en plein dérapage incontrôlé. Accuser Charlie de mener la guerre aux musulmans, et apporter ainsi crédit à l’idée que les terroristes ayant assassiné les journalistes du journal satirique, répondaient à un acte de guerre, est inadmissible. Aucune blessure d’amour propre, aucune calomnie, aussi injuste et blessante soit-elle, ne peut justifier cette assertion. Et tout à sa rage, Plenel ne s’arrête pas là, il convoque le ban et l’arrière ban des intellectuels de gauche, pour rassembler 130 signatures de personnalités dénonçant le sort qui lui est fait. Fi des femmes qui disent avoir été agressées ou violées, fi de Tariq Ramadan dénoncé publiquement, à tort ou à raison, la seule victime de toute cette affaire devient… Edwy Plenel.

La suite est un déchainement de haine multilatérale. Mediapart envoie ses journalistes défendre leur patron sur les chaines de télévision. C’est ainsi que l’on apprend que « l’islamisme n’est pas une chose grave », beaucoup moins en tout cas que « le racisme d’Etat ». Une tribune du même média lance une attaque en règle contre Manuel Valls accusé d’être le digne héritier des collabos du siècle dernier, chargé de mener à bien leurs sombres projets avortés. Bref la mère de toutes les batailles idéologiques oppose « islamo-gauchistes » et « néo-fascistes ». Tous issus d’une gauche qui tente de se remettre du cataclysme déclenché en son sein par l’irruption de Macron sur la scène politique.

Tout cela est navrant! Et a pour premier effet de propulser une fois de plus les questions religieuses à l’avant-scène. De focaliser l’attention de tous sur la question de l’islam. De faire de ce « problème » l’alpha et l’omega de la politique. Comme si le seul sujet politique qui vaille était: l’islamophobie menace-t-elle plus ou moins notre République que la dérive intégriste de certains musulmans. Et bien sûr au nom de la laïcité. Dans les deux camps! Laïcs modérés, comprendre « islamo-gauchistes », contre laïcs intransigeants, comprendre « racistes fascisants ». Entre les deux, des Français de religion musulmane, qui préfèreraient bien sûr que l’on parle un peu d’autre chose. Qu’on oublie de faire de leur présence dans la République un enjeu de guerre civile. Que les politiques s’intéressent un peu moins à ce qu’ils portent sur la tête ou au menton, et un peu plus à ce qui est dans leur assiette. Que les deux camps se calment un peu, et tentent de relativiser leurs différends pour les laisser un peu vivre en paix dans ce pays qui est devenu aussi le leur. Après tout dans les deux camps on sait bien que Manuel Valls n’est pas plus fasciste que Plenel n’est antisémite!

Pour en finir, on pourra tout de même observer que le spectacle donné ici résulte pour une grande part de la confusion généralisée en œuvre sur les réseaux sociaux, et dans les médias. Quand on ne sait plus faire la différence entre information et propagande,  quand des journalistes confondent journalisme et combat politique, quand le commentaire relègue les faits à l’arrière plan, quand leur engagement finit par aveugler ceux dont le métier est de garder les yeux ouverts, et leur faire oublier les plus élémentaires principes de leur métier, quand on confond média indépendant et média partisan sans financement publicitaire ou capitalistique, quand l’investigation sert à étayer les préjugés, alors le journaliste s’expose, comme les autres acteurs de la vie politique, à toutes les caricatures et outrances.

 

( Michel Lépinay )

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