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Nous flânons encore un instant à travers ce Havre canaille, chanté par Mac Orlan et qui fascinait tant Fred Pailhès. Il y avait toujours dans ces quartiers fascinants et mal famés quelque chose à boire, quelque chose à voir, et à peindre, bien entendu. Des matelots, des viveurs, des marlous, des rapins, des maquereaux et des filles partout. Fred les croquait avec délectations, comme elles étaient, comme il les rêvait aussi : légères et plutôt court-vêtues, touches bariolées parmi cette faune disparate, dansant le charleston dans les bars nègres, aguichant le client dans les rades de la rue des Galions, des Drapiers, achevant de longues beuveries dans les troquets de Saint-François. Tout au long de sa longue vie, l'artiste ne cessa d'observer, de dessiner et de colorier ces beautés callipyges qui perchaient leurs fesses rebondies sur des tabourets de bar et sous le regard lubrique et fatigué de milords décatis et désargentés. Parfois ce noctambule impénitent traînait au long des quais, bordés d'hôtels borgnes, de sinistres rafiots, où il croisait des souteneurs au teint blême, flanqués de poulettes boulotes qui cachaient leur museau enchifrené dans la fourrure mitée d'un éternel manteau. Parfois, dans les étroites rues de quartiers où suintait la misère, le peintre campait d'un trait ironique et tremblé, des ivrognes braillant au pied des réverbères, des mioches qui les regardaient de leurs grands yeux étonnés, " les mains dans leurs poches trouées ". Parfois, nous étions au bord de la mer tout de même, des baigneuses s'offraient à lui, que son malin plaisir déshabillait bien au delà du raisonnable, comme il le faisait des modèles posant dans son atelier et qui, la plupart du temps, ne lui avaient rien refusé. Enfin, vous l'avez compris, on aime ce Fred Pailhès qui fut un peu notre Toulouse-Lautrec, notre Francisque Poulbot.

  ( " Le roman du Havre " de Yoland Simon )