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Ce jour s’est longtemps pour moi décliné en deux périodes contraires, la joie du matin et l’ennui de l’après-midi. C’était autrefois la gloire de la messe, puis la liesse du bistrot, le confort des grasses matinées, qui s’opposaient aux devoirs bâclés de la soirée, aux déambulations moroses de l’adolescence, à l’obligation du retour prochain aux chaînes du devoir servile, qui plombait de gris les derniers instants d’une illusoire liberté. Je hais les dimanches, chantait Gréco… Je n’y suis pas parvenu tout à fait, en raison de l’exaltation des matins d’élégance du temps d’avant les joggings, kermesses des chemises blanches et des vêtements fraîchement repassés, quand la cravate ponctuait la semaine d’une exclamation joyeuse et que les souliers cirés crissaient sur des trottoirs si gais qu’on les eût crus fleuris. Comment pouvait-on passer sans presque de transition, de l’appétit de l’enfance aux après-midi cafardeux des digestions difficiles, comme si la vie prenait plaisir à s’illustrer tour à tour par l’insouciance de la jeunesse et l’heure grave des passages, quand vient le temps des agonies ?  Il y avait de cet esprit contrit et contristé qui ronge les cœurs à la fin de tout cycle, quelque chose de désolé comme l’étaient les romans de la décadence du siècle pénultième. Il fallait réconcilier les extrêmes, euphoriser le jour sur son déclin par le moyen feutré d’une fête sereine, où la nostalgie même a de la grâce, ainsi que le temps d’après la fusion, mais quand l’amour nous dure encore. Dimanche est désormais pour moi pareil aux autres jours dans le temps rassemblé de la vieillesse qui vient. Faîtes Seigneur pourtant, qu’au jour sans plus d’après, je m’endimanche encore…

( '' Dictionnaire introspectif '' de Gérald Véret )